Retrouvez le portrait d’Aude les Trois petits riens, ici : Aude et les Trois petits riens
Photographies : Rémy Lidereau pour Etonnantes

Aude, tu étais salariée en région parisienne et tu es désormais brodeuse en région nantaise. Que s’est-il passé ?
Depuis la naissance de ma fille il y a neuf ans, j’avais très envie de faire autre chose. J’ai une formation d’urbaniste et j’étais chargée d’études chez un bailleur social : j’étudiais  les territoires pour savoir s’il fallait construire ou pas du logement social. Je connais donc assez bien la géographie et la socio-démographie des régions que j’étudiais ! Mais je considérais avoir fait le tour de mon activité. Mon activité secondaire prenait de plus en plus de place dans mon temps de loisir, personnel. Au départ je ne faisais pas de la broderie mais des poupées, des « Midinettes« . Ce qui m’intéressait était la personnalisation, des mini-séries ou des modèles uniques. Je pouvais changer les vêtements des poupées, la couleur de leurs cheveux, puis j’ai commencé à les tatouer, j’avais envie d’aller plus loin et de faire vraiment quelque chose de personnel et d’individuel. J’ai fait cela pendant deux, trois ans et en fin 2017, j’ai exposé au Bon Marché à Paris. J’avais fait un petit salon professionnel dans Paris l’été d’avant et deux personnes du Bon Marché m’ont demandé de faire partie de l’offre du magasin à Noël. Ça a été un travail énorme, tout l’été j’ai fabriqué des poupées…

Combien de poupées devais-tu leur fournir ?
A peu près deux cents, sachant que je faisais tout sur la poupée, de A à Z. Donc j’ai amené ma machine à coudre chez ma maman, à Uzès, au bord de la piscine ! La phase de fabrication m’a bien plu. Au Bon Marché ils me proposaient de faire de la personnalisation aussi c’est ce qui leur plaisait beaucoup. Une fois sur place, tous les week ends, je personnalisais, tatouais les poupées avec un prénom d’enfant ou un petit dessin, tout était possible tant que ça restait dans mes cordes. Mais je ne me suis pas retrouvée dans l’expérience du Bon Marché, qui a été épuisante. Ça m’a un peu dégoûtée de la fabrication des Midinettes, j’en ai trop fait pendant l’année. Mais pendant mon temps libre au Bon Marché, j’avais ramené des petits bouts de tissus sur lesquels j’ai commencé à dessiner des petites étoiles directement sur le tissu à main levée. Je me suis dit que ça pouvait être bien de retravailler les tatouages que je faisais sur les poupées, sur un format à plat. Le dessin brodé est donc né comme ça, en décembre 2017 : j’ai commencé à faire des petits dessins à plat, des petits mots brodés. Fin décembre 2017 j’ai participé à un salon dans Paris, Hôtel Bohème. Ça a bien marché pour moi alors je me suis dit que j’avais avec ces dessins brodés quelque chose d’autre à côté des Midinettes pour varier les plaisirs. Surtout, on ne me demandait plus de Midinettes mais beaucoup de dessins brodés, ce qui m’arrangeait.  Ça a pris comme ça et maintenant je ne fais plus que du dessin brodé.

Ta marque Les trois petits riens est venue en même temps que la broderie ou avant ?
Non elle existe depuis 2013 ! Après la naissance de ma fille, j’ai commencé à faire des créations basiques : des coussins, des tours de lit pour bébé avec six petits coussins bas parce que je n’étais pas satisfaite de ce que je trouvais dans le commerce. J’ai partagé ça sur Internet et j’ai eu des commandes. Mais j’avais envie de sortir de l’univers du bébé.

© Rémy Lidereau pour Etonnantes
© Rémy Lidereau pour Etonnantes
© Rémy Lidereau pour Etonnantes

Comment as-tu fait pour honorer la commande du Bon Marché alors que tu étais encore salariée ?
Je posais des RTT et je créais pendant mes congés payés d’été. Je travaillais les week-ends et les soirs et c’est encore ce que je fais un petit peu… J’ai du mal à me détacher de ça, j’ai été tellement habituée à travailler les soirs et les week-ends que cela me fait bizarre de ne rien faire ! Et quand j’étais salariée, j’étais au 4/5 donc le mercredi j’étais à la maison alors quand les filles étaient occupées, je m’occupais de mes créations. C’était mon système d’organisation. Après ma présence au Bon Marché, j’ai eu des commandes pour des boutiques mais j’ai refusé quelques commandes de poupées parce que je n’avais plus envie d’en faire. Mais la commande du Bon Marché m’a fait prendre conscience qu’il fallait que je change mon rythme de travail et que je développe mon activité secondaire pour me rendre plus visible. J’ai parlé à mon compagnon de mes intentions qui n’étaient pas raisonnables car on avait le prêt de notre maison à payer, une maison où l’on se voyait vieillir en plus ! Mais en mars 2018 a germé en nous deux l’idée qu’il fallait partir de la région parisienne. Thibault en avait assez de ses cours de saxophone et il s’est dit que c’était l’occasion de faire autre chose. Donc on s’est demandé où on allait ! On n’avait aucun lien avec Nantes. On a pris une carte de France, on avait envie d’être quelque part entre la ville et la campagne.

Mais quelle fut l’origine de votre décision de quitter la région parisienne ? Que tu puisses développer ton activité ici ?
Oui j’avais envie de quitter le monde salarié, de développer mon activité et de quitter la région parisienne. On se disait aussi que pour les filles ce serait sympa qu’elles soient dans un environnement moins urbain mais proche d’une grande ville pour avoir accès à la culture et qu’elles ne se sentent pas complètement perdues. Ça a été le déclencheur de tout le reste, on s’est rendus compte qu’on avait besoin d’autre chose.

Depuis que vous êtes installés ici, ressens-tu une nouvelle dynamique pour ton activité ?
Je me demande comment je faisais avant, avec si peu de temps et d’espace ! Là je passe mes journées sur mes créations et je ne vois pas le temps passer. J’ai même parfois l’impression de ne pas avancer alors qu’avant, en travaillant uniquement le soir, j’arrivais à faire plus de choses. Aujourd’hui finalement j’ai peut-être trop de temps, je m’évade un peu trop, je ne suis pas forcément hyper effective. Mais je vois une grande différence ! J’arrive à produire un peu plus, à proposer de nouveaux produits, et depuis novembre, je n’arrête pas.

Tu travailles tous les jours, week-ends compris ? Aussi parce que tu aimes ce que tu fais ?
Oui c’est parce que ça me plaît. Quand tout le monde est occupé, hop je viens m’asseoir là et j’avance un peu. En fait je n’ai pas de journée type parce que je n’aime pas la routine. Je me mets soit sur une commande, soit sur un modèle que j’ai envie de développer, soit je fais de l’administratif parce qu’il faut que je réponde à des mails de clients ou de boutiques. Je n’arrive pas à avoir une journée type, je fais au feeling.

Comment crées-tu ?
Je dessine sur l’ordinateur. Je passe pas mal de temps sur Pinterest où je trouve de l’inspiration. Soit je pars d’une seule photo, soit je compile plusieurs photos à partir desquelles je redessine sur Illustrator. Ensuite je fais du trait à main levé pour redessiner les traits et j’imprime. J’utilise alors une table lumineuse sur laquelle je viens poser mon dessin et mon tissu et je redessine sur le tissu, au crayon à papier, suivant le même principe que le décalquage. J’essaie de faire un trait de crayon assez fin que mon fil va venir recouvrir. Ensuite je repasse dessus avec mon fil.

Une fois que tu as brodé les dessins, tu ne reviens plus dessus ?
Si, il m’arrive d’en retravailler certains, souvent au niveau des traits du visage. Donc soit je coupe carrément la tête, soit je les fais de dos.  Je les fais en plus grand, ou je rajoute une couronne de fleurs…

© Rémy Lidereau pour Etonnantes
© Rémy Lidereau pour Etonnantes
© Rémy Lidereau pour Etonnantes


Pourquoi as-tu choisi la broderie ? Qu’est-ce qui te plaît dans cette activité ?
J’étais nulle en broderie petite ! Ce qui me plaît dans ce que je fais, c’est de casser les codes de la broderie classique. Petite, j’avais fait du point de croix avec ma mère, du canevas avec ma grand-mère et je n’arrivais pas le point de croix parce que ça m’ennuyait, c’était trop technique et finalement la broderie que je fais, ce n’est pas du tout un point de broderie ! J’ai inventé mon point : c’est un point irrégulier qui permet d’avoir autant de courbes et de mouvements, or en broderie il n’y a pas de point irrégulier ! C’est aussi pour ça que je ne brode pas avec du fil à broder mais avec du fil à coudre.

Parce que le fil à broder est plus épais ?
Oui, ou il se défait. En soit je pourrais utiliser du fil à broder mais je préfère le fil à coudre.

Comment en es-tu venue à broder malgré ton « dégoût » enfantin ?
Sur les Midinettes, j’ai commencé à tatouer en me disant que le fil que j’utilisais pour faire leur bouche ou leur nez, je pouvais l’utiliser pour faire une fleur sur un bras ou un prénom. Et quand j’en suis venue à faire mes petites broderies sur mes bouts de tissu, je suis restée avec cette technique.

Mais tu avais déjà un goût pour l’artistique ?
Oui, depuis toute petite j’ai toujours aimé les travaux manuels, le collage, la couture, le tricot mais je n’y arrivais pas parce que je suis gauchère ! Je faisais des collages, des herbiers. Et j’avais envie de faire moi-même la décoration de notre maison, j’ai fait des coussins, des sacs…

Qu’est-ce qui t’inspire ? Je trouve qu’il y a un vrai parti-pris stylistique dans tes dessins ?
Oui car j’utilise beaucoup de photographies de mode car j’aime ce qu’elles dégagent.

© Rémy Lidereau pour Etonnantes

Tu t’inspires toujours de photos, pas de dessins ou d’illustrations ?
Je n’aime pas partir d’une illustration parce que ça a déjà été travaillé par quelqu’un et la copie ne m’intéresse pas. Il y a des dessins que je trouve magnifiques mais j’ai un peu peur de me voir reprocher d’avoir copié quelqu’un.
L’été dernier je m’étais amusée à chercher des photos de filles en maillots de bain et je n’ai pas percuté sur le coup mais j’avais trouvé une photo que j’ai commencé à broder et à la mettre en story sur Instagram. Et une personne m’a critiqué en me disant que ma broderie s’inspirait de dessins d’autres illustratrices que je n’avais pas citées. Alors que je ne m’étais pas inspirée d’elles, ce n’était pas volontaire ! Je m’étais inspirée de la photo à partir de laquelle elles s’étaient inspirées elles aussi… Et à la suite de ça j’ai publié en disant que je n’avais copié personne mais que je m’étais inspirée de la même photo.

Mais as-tu justement le droit de faire une broderie à partir d’une photographie ?
Oui. Après le photographe pourrait me dire que c’est sa photo mais généralement je modifie quelque chose pour qu’on ne reconnaisse pas.

En quoi y trouve-t-on ta patte alors ?
Je pense que si l’on demande à quelqu’un d’autre de dessiner à partir des mêmes inspirations que moi, le rendu ne sera pas pareil. C’est de l’adaptation.

A quoi penses-tu penses quand tu crées ?
Aux femmes. J’aime le mouvement des cheveux, les chignons, les postures.

© Rémy Lidereau pour Etonnantes

Ces femmes que tu brodes racontent-elles des histoires ?
Non c’est plus l’atmosphère qui se dégage d’une photo que j’ai envie de redessiner et ensuite ce qui me plait dans mes dessins brodés c’est que les femmes s’identifient. J’aime laisser l’imaginaire prendre le pas par la suite.

Comment choisis-tu une photographie que tu vas retravailler ?
Par rapport à ce qu’elle dégage et à ce qu’on peut imaginer autour. C’est de l’ordre de la sensualité et de la féminité.

Comment te définis-tu maintenant que tu travailles ton activité à plein temps ? En tant que brodeuse ?
Non parce que brodeuse est trop fermé comme terme. Et brodeuse signifie qu’il y a de la technique. Je n’ai pas suivi de cours, je suis complètement autodidacte donc je n’ai pas de technique de broderie. Sur les salons quand je me présente, je dis que je fais de l’illustration et de la petite philosophie brodée.

Tu ne te sens pas légitime en tant que brodeuse ?
Ce n’est pas ça mais je n’ai pas envie de m’enfermer dans le domaine de la broderie. Je dis que je fais du dessin brodé car j’ai envie d’aller au-delà de la technique ancestrale de la broderie. C’est d’ailleurs ce que je veux montrer avec mes petits kits : on peut broder sans connaître la technique parce qu’il y a 260 points de broderie et au final moi ce n’est pas un point de broderie que j’applique car j’ai créé un nouveau point.

Comment comptes-tu continuer à développer ton activité maintenant que tu y travailles à temps plein ?
Je n’ai pas du tout l’âme commerciale, c’est dur de se vendre du coup j’ai de la chance d’être contactée par des boutiques donc d’avoir le choix. Il faudrait que j’aille en contacter d’autres. J’ai des contacts avec des boutiques à Montpellier, à Paris, et une carterie d’art à Bordeaux dont j’apprécie le concept. Car je ne présente pas mes broderies dans un cercle à broder de manière classique. Surtout que je ne brode pas dans des cercles à broder, sauf quand je fais de tous petits détails, que le modèle est grand et que je ne peux pas le tenir dans la main. J’utilise le cercle quand je fais du remplissage mais seulement quand je n’ai pas le choix.

© Rémy Lidereau pour Etonnantes
© Rémy Lidereau pour Etonnantes
© Rémy Lidereau pour Etonnantes

Parviens-tu à vivre de cette activité ?
Oui ! Etonnement j’arrive à me dégager des revenus corrects, qui n’avoisinent pas mon salaire de cadre mais au moins me rassurent et me confortent dans ma décision. Mais je ne m’attendais pas à ce que ça marche aussi bien ! J’ai fait deux salons au moment de notre déménagement, ça a été très chaud cette fin d’année. J’ai fait le Klin d’œil, un super salon parisien avec deux organisatrices géniales. C’était la première fois que je présentais uniquement mes dessins brodés à un salon et ça a été une belle surprise, ça a cartonné. J’ai fait un très bon mois de décembre en terme de chiffres d’affaires et janvier et février ont aussi été de super mois.

Tu es donc dans une bonne dynamique ?
Oui ! Et le fait d’avoir été à temps partiel sur cette activité m’a permis de gagner du temps dans la mise en place du temps plein. Tout le rodage, je l’ai fait avant.  Les seules questions que j’avais en arrivant ici étaient : comment je m’installe et comment je travaille de jour ? C’est ça qui est le plus dur ! Travailler de jour ! J’aime travailler de nuit, personne ne me dérange, je suis tranquille, moins dérangée. Mais c’est quand même plaisant de travailler au soleil aussi.

Et qu’aimes-tu le plus dans ton activité ?
Chaque étape est plaisante ! Même si tout ce qui est administratif est insupportable… Mais je n’y coupe pas car je trouve que c’est bien aussi de pouvoir tout gérer, cela permet de ne pas oublier de choses. J’aime beaucoup toute la partie recherches de photos, de détails. Je suis surprise et contente du résultat lorsque ma broderie ne ressemble pas à la photo. Ça, c’est une belle réussite. Parfois j’ai peur que ce soit trop similaire mais quand je retire la photo et que je vois le dessin, je suis rassurée. J’aime aussi beaucoup le processus de dessin parce que c’est très silencieux comme travail.

© Rémy Lidereau pour Etonnantes
© Rémy Lidereau pour Etonnantes
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Que peut-on te souhaiter pour 2019 ?
Il y a pas mal de choses qui se projettent ! Je sors un livre chez Dessain & Tolra avec une trentaine de modèles de dessins de broderie à un fil. Et j’aimerais me lancer dans des ateliers pour voir des gens. C’est un peu comme les kits, c’est un challenge de rendre visible une méthode mais sans en dévoiler tous les secrets. Après j’ai un style un peu particulier donc tout le monde ne peut pas le faire non plus. Au final on ne me retirera pas le style de dessin que je fais.

On sent que tu t’inquiètes d’être copiée…
Oui un peu. Mais je pense que c’est Instagram qui déforme un peu tout ça aussi. Il y a beaucoup de gens qui se sont copiés et on est tous un peu méfiants. Mais après c’est comme ça et il y a de la place pour tout le monde. J’ai envie de garder certaines choses secrètes mais en même temps j’ai envie de partager aussi, pour pouvoir dire qu’il n’y a pas que de la broderie classique, que l’on peut broder autrement et d’autres dessins. Et ce que j’aime bien avec cette technique, c’est que je n’ai jamais vu de broderie où l’on voyait bien les traits d’expression. L’avantage de travailler avec un fil très fin c’est que ça se rapproche vraiment du dessin. J’ai envie de dire aux gens que l’on peut dépoussiérer la broderie.

© Rémy Lidereau pour Etonnantes
© Rémy Lidereau pour Etonnantes

Retrouvez les créations d’Aude pour Les trois petits riens
sur son site internet : troispetitsriens.fr

et son compte Instagram : @audelestroispetitsriens


Livre « Broderie à un fil », Aude Herrard, Editions Dessain & Tolra, 80 pages, 9,95 euros
En vente ici : https://www.editions-larousse.fr/livre/broderie-un-fil-9782295011336












Publié par :Solenn Cosotti

3 commentaires sur &Idquo;Aude, brodeuse autodidacte&rdquo

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