Elle est née à Quimper, a grandi à Jersey, a vécu au Royaume-Uni, en Belgique, en Égypte, aux Émirats arabes unis, aux États-Unis et au Qatar. Elle a travaillé durant quinze ans dans les palaces et les hôtels de luxe, a enseigné à l’école hôtelière Ferrandi ; c’est dire si elle est à l’aise partout, son sourire chaleureux et contagieux pour passeport. Brenda Julia Gauffeny, dite BJ, a su construire une carrière professionnelle et une vie à son image : étonnante et joyeuse, audacieuse et surprenante. Un parcours atypique, fait de voyages et de réinventions.
En octobre dernier, elle écrivait un nouveau chapitre de son histoire en ouvrant « Le Batz’Art à BJ », sa boutique de loisirs créatifs installée au cœur du village de Batz-sur-Mer. Un lieu pensé pour apporter du lien social, de « la gaieté et un peu de confiance en soi » à celles et ceux qui en franchiront la porte. Un lieu comme une promesse de renouveau pour ce village de Loire-Atlantique qui, comme beaucoup d’autres en France, a plus que jamais besoin de vie, d’interactions humaines, de futur.
Pour Étonnantes, BJ revient avec sincérité sur son expérience professionnelle dans l’hôtellerie de luxe, livrant un témoignage rare sur les coulisses de cet univers opaque, et raconte son nouveau présent d’« entrepreneuse ». Le récit généreux et honnête d’une femme forte qui s’ignore, qui doute, constamment, mais avance sans arrêt.

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Photographies de l’article : Rémy Lidereau

BJ Gauffeny photographiée pour Étonnantes au Batz’Art à BJ, en novembre 2022
© Rémy Lidereau


Tu as vécu une première carrière professionnelle dans l’hôtellerie de luxe. Quels souvenirs (bons et/ou mauvais) en gardes-tu et pourquoi as-tu arrêté de travailler dans ce secteur professionnel ? 
Je garde les bons et mauvais, ça dépendait des fois ! souvenirs de l’exigence, de l’excellence, des heures et des heures passées au boulot, des montées d’adrénaline pour les grands évènements, de la gestion d’équipes, des surprises : dans l’hôtellerie, on arrive le matin avec une to-do list bien établie mais on ne sait jamais vraiment ce qui va se passer car c’est une industrie qui dépend tellement des autres !
Je garde les bons souvenirs du travail en équipe, des belles rencontres avec des clientes et clients ou des collègues, des fournisseurs ; des fous-rires pour évacuer le stress, de l’apprentissage du métier et de l’humain, des personnes qui repartaient enrichies (pas en dollars !) de leur séjour ou de leur expérience professionnelle, des problèmes résolus à la satisfaction de toutes et tous. Je crois que mon seul vraiment mauvais souvenir est celui de l’argent ; cet argent qui domine et fait prendre des décisions à court terme, qui amène à croire que tout peut s’acheter, même les êtres.

Tu as vécu de nombreuses années à l’étranger pour ton travail. En tant qu’expatriée, comment as-tu réussi à trouver ta place professionnelle et personnelle dans d’autres pays que la France ?
J’ai commencé à travailler en France pour la première fois le mois précédant mes 34 ans, donc à l’époque, je n’avais pas de comparaison ! Je crois que j’ai toujours été à fond dans mon travail et comme j’avais l’impression de ne pas mériter le poste que l’on m’avait confié, je n’avais qu’une idée en tête : apprendre au plus vite. Comme on n’arrête jamais d’apprendre, je n’avais pas le temps de me poser trop de questions sur ma place ! Ma place personnelle, quant à elle, je l’ai trouvée grâce aux rencontres. J’avais la place que la personne en face de moi me donnait. Peut-être est-ce dans mon caractère de m’adapter à la place qui existe déjà plutôt que de m’en faire une ?

Que t’ont apporté ces voyages ? 
Tellement de choses ! De la résilience, une grande capacité à m’adapter, l’intime conviction que tous les humains sont égaux, au moins dans leurs capacité à être bons ou mauvais ou joyeux ou tristes ou ouverts ou obtus… Rajoutez les adjectifs opposés à l’infini ! Beaucoup de joie aussi et de doutes, de remises en question de moi-même, de mon éducation, des systèmes politiques ou économiques de divers pays. Plus j’ai voyagé, plus j’ai perdu en certitudes, avec tout ce que cela peut engendrer d’avantages et d’inconvénients ! 

Plus j’ai voyagé, plus j’ai perdu en certitudes.

Le fait d’être une femme t’a-t-il causé des moments d’insécurité, de danger durant tes voyages ?
Au moment même, à part quelques petits incidents qui auraient pu se produire dans n’importe quel pays, non, pas vraiment. Je suis grande et « costaude » physiquement et en plus, je me croyais invincible. Cette impression a d’ailleurs perduré jusqu’à mon accident de kite-surf, à 39 ans : c’était la première fois que je me cassais un os ! En y repensant, je suis affolée : je ne sais pas comment j’ai échappé à de gros ennuis. J’ai vécu dans des pays où les femmes ont juridiquement, deux fois moins de valeur que les hommes et pour autant, j’ai fait en sorte d’être sur le même pied d’égalité qu’eux !
Je me souviens d’ailleurs d’un collègue qui m’a dit : « Mais pour qui tu te prends petite fille ?  » parce ce que j’essayais de mettre en place un nouveau système qui allait l’obliger à me rendre des comptes alors que j’étais plus junior que lui. Mais je n’ai pas relevé pour moi, j’étais dans une démarche professionnellement juste et donc j’avais raison ! Je me demande souvent si cette posture de ne pas me plier, inconsciemment je pense, aux règles de conduites sociétales n’est pas ce qui m’a sauvée, justement. J’ai eu une éducation très stricte quant aux bonnes manières, donc j’ai toujours été très polie, très attentive aux autres. Je ne brusquais pas les hommes : ils ne pouvaient pas vraiment me faire de reproche de conduite. Mais je ne me soumettais pas non plus. Encore une fois, je pense que tout cela était inconscient. 

J’ai vécu dans des pays où les femmes ont, juridiquement, deux fois moins de valeur que les hommes et pour autant, j’ai fait en sorte d’être sur le même pied d’égalité qu’eux !


L’hôtellerie – spécifiquement celle dite de luxe – , reste un milieu professionnel très opaque où les maîtres mots sont : discrétion, promptitude, hiérarchie, pouvoir. Un monde où semble pleinement s’exercer la domination masculine et ses violences. On pense notamment à Donald Trump qui a bâti sa fortune sur son empire hôtelier, on pense aussi à Harvey Weinstein qui recevait ses victimes dans ses suites d’hôtel. Avais-tu conscience de cela quand tu travaillais dans ce milieu ? Cela te posait-il question ?
Oui et non. J’ai eu beaucoup de propositions « indécentes », voire de harcèlement. Mais la parole n’était pas encore libérée (merci #metoo !) et ce n’est qu’a posteriori que j’ai réalisé que ce que je vivais n’était pas normal. À l’époque, j’ignorais les sous-entendus, je fuyais les situations à risque, je fermais les yeux et les oreilles.
En revanche, j’ai assisté à des situations qui m’ont profondément choquée : des mères qui nous demandaient de « présenter », entendre « vendre », leur jeune fille à un prince résidant dans notre hôtel ; des hommes qui nous demandaient de retenir leur femme le temps de se débarrasser de leur « amie » présente dans la chambre ; des soirées à thèmes plus que douteux ; des clients faisant des avances à notre staff ; des équipières harcelées, voire pire, par leur supérieur hiérarchique, donc par mes collègues…  
Mes réactions ont systématiquement empiré les choses. La police s’est notamment plainte de moi à mon patron parce que je les dérangeais avec mes rapports. Il y a eu des démissions de femmes et non d’hommes dans des situations de harcèlement. J’ai fait perdre des clients à mes hôtels… Bref je n’ai pas beaucoup ni très bien lutté.  

J’ai assisté à des situations qui m’ont profondément choquée : des mères qui nous demandaient de « présenter », entendre « vendre », leur jeune fille à un prince résidant dans notre hôtel (…), des équipières harcelées, voire pire, par leur supérieur hiérarchique.

Alors tous les deux, trois ans, je démissionnais, fatiguée du monde du luxe, des abus, de mon impuissance, du caractère vain de mon boulot. Je passais quelques mois à voyager, à réfléchir, à vivre simplement et souvent assez isolée. Et puis, à bout de sous, je cherchais un nouveau boulot dans un nouveau domaine, souvent dans l’humanitaire… sans succès. On me disait souvent que j’avais le bon profil pour faire ça mais que j’étais trop jeune ou trop inexpérimentée ou pas assez engagée ou pas assez qualifiée. Alors je finissais par accepter de repartir dans ma chaîne d’hôtels j’ai démissionné 5 fois de la même chaine, pour y revenir 4 fois ! Et ce n’était pas si mal finalement : oui, il y a des abus dans le monde du luxe mais il y en a un peu partout et oui, j’étais souvent impuissante mais j’ai accepté d’être utile à ma toute petite échelle. Ai-je baissé les bras ? Ai-je choisi la facilité ? Me suis-je donné bonne conscience en me disant qu’au moins, j’étais un bon manager en devenir et que mes équipes, elles, seraient bien traitées ? Onze ans plus tard, je n’ai toujours pas de réponses mais j’ai peu de regrets : oui, j’aurais sans doute pu et dû faire mieux mais j’ai fait ce que j’ai pu, ce qui est vrai dans tous les domaines de ma vie !

Le Batz’Art à BJ, 16 Grande Rue, 44740 Batz-sur-Mer © Rémy Lidereau


En octobre 2022, tu as ouvert dans le village de Batz-sur-Mer ta boutique de loisirs créatifs : le Batz’Art à BJ. Pour quelles raisons as-tu souhaité ouvrir ce lieu ?
Encore une fois, je n’ai rien souhaité : j’ai accepté une opportunité. Je me chante souvent, en riant un peu jaune, la chanson de Dutronc « L’Opportuniste ! ». Nous rêvions de vivre à Batz-sur-Mer. Une maison qui répondait à tous nos critères est entrée sur le marché. Le seul hic : il fallait garder un espace commercial. Matthieu, mon mari, n’a pas hésité une seconde. Moi si ! Mais petit à petit, pendant trois ans de rénovations, le projet est né. Je me suis interrogée : « Qu’est-ce que j’aime faire ? », « Qu’est-ce que je peux vendre en m’amusant et en créant du lien ? »

En quoi ta boutique est-elle à ton image ?
Je ne sais pas… Elle est improbable, elle ne suit aucune règle, elle va sans doute foirer mais en attendant elle va être joyeuse !

Quels freins intérieurs et extérieurs as-tu rencontré et surmonté pour réussir à ouvrir ta boutique ?
Tu ne sais pas ce que tu fais ; tu n’es pas qualifiée ; tu pourrais faire mieux ; tu n’as aucune expérience ; tu vas perdre de l’argent ; tu devrais faire un boulot lucratif ; tu détestes les démarches administratives ; tu détestes les contraintes ; tu as peur du jugement des autres ; tu n’es pas très douée…

Le Batz’Art à BJ est une boutique improbable qui ne suit aucune règle, va sans doute foirer mais va être joyeuse en attendant !

Qu’espères-tu transmettre grâce au Batz’Art à BJ ? 
De la vie pour le bourg de Batz, de la gaieté, un peu de confiance en soi pour ceux et celles qui croient qu’ils ou elles ne sont pas capables de faire quelque chose de leurs mains, du partage, de l’espoir que l’on est tout aussi heureux, si ce n’est plus, lorsque l’on est dans l’instant présent, tactile, et loin des écrans. C’est pour cela aussi que je ne veux ouvrir la boutique qu’en saison « basse » : les Scandinaves ont cette notion de « wintering » – un temps où l’on est chez soi, on fabrique, on crée, on s’intériorise un peu, mais dans le bon sens du terme. Et on garde l’été pour vivre à fond, dehors, au soleil, en vue !

Comment donner envie de se rendre en boutique à l’heure où tout peut s’acheter sur Internet ? 
Parce que l’on a envie, besoin de partager. C’est ce que les réseaux sociaux essaient de combler, je pense, mais laissent encore plus de vide finalement. Je commence à avoir des personnes qui reviennent en boutique après une première venue, et la première chose qu’elles font est de me montrer leurs créations puis ensuite, de me demander mon avis sur leurs prochaines idées. Parler d’une idée la fait exister et ainsi, on peut valider des choix ou trouver des alternatives, ou simplement s’émerveiller joyeusement. On a toutes et tous envie de recevoir le fameux « like » des réseaux sociaux mais je pense qu’il est plus positif quand il est en « live » et on ne risque pas, ou peu, de recevoir des commentaires négatifs ! Et puis dans une boutique on éveille plus de sens : on touche, on écoute, on sent. On ne trouve pas ça sur Internet ou dans les grandes surfaces. On trouve ça chez notre boucher, notre fromager ou nos petites boutiques de loisirs créatifs ! Pour l’instant, j’ai fait le choix de ne pas avoir de présence sur Internet (j’en reviendrais peut-être !), donc j’espère que le bouche-à-oreille fera son chemin. Je n’ai pas l’ambition de concurrencer Amazon ou Cultura ! Je ne vais même pas révolutionner Batz-sur-Mer, mais si je peux, grâce à cette boutique, me rendre moi et quelques personnes plus épanouies… Il faut rappeler à la mémoire des gens combien le réel est bon !

De quoi es-tu la plus fière quand tu reprends le fil de ton parcours ?
De m’être engagée, la peur au ventre, pour vivre un grand amour au quotidien. 

Entre tes précédentes expériences dans l’hôtellerie et ton métier actuel de commerçante, la relation aux autres est centrale dans ta vie professionnelle. Comment analyses-tu cette volonté (plus ou moins consciente ?) d’exercer un métier de « service » et de partage ?
Je ne sais pas ! L’idée que l’être humain est important ? Le besoin de se sentir utile ? L’envie d’avoir un impact ? De laisser une trace ? Shakespeare a écrit « I was adored once too ». Je me souviens avoir étudié ce texte au collège car j’ai été scolarisée en anglais, et en avoir été marquée. C’est un peu ce que l’on voit avec les réseaux sociaux : ce besoin d’être aimé.e par autrui. Je comprends ! Et ça me navre un peu aussi, que l’on ne se suffise pas à soi-même. Je pense que mon impact sur les autres est une motivation pour moi, peu importe d’où elle vient et que, au moins à l’époque de l’hôtellerie, j’étais relativement douée dans ce domaine ! 

La BJ des tailleurs et des soirées dans les palaces est-elle la même que la BJ du Batz’Art ? 
Superficiellement et en apparence, non, ce n’est pas du tout la même fille (rires). Mais je pense que dans le fond rien n’a vraiment changé. J’ai grandi en conscience, j’ai évolué j’espère en bien mais fondamentalement, j’ai les mêmes joies et les mêmes doutes !

Tu es aujourd’hui une « entrepreneuse », ce qui n’est pas vraiment le modèle « féminin » avec lequel tu as grandi quand tu étais enfant. Aujourd’hui qu’est-ce que la BJ adulte aimerait dire à la BJ enfant qui la regarde ? 
Aie confiance en toi et vas-y, fonce !

Quels conseils donnerais-tu aux femmes qui souhaitent elles aussi se lancer dans l’ entrepreneuriat, ouvrir leur boutique ou lancer leur société ?
Je me souviens être allée au marché de Batz-sur-Mer un lundi de septembre : il n’y avait personne, la rentrée était passée, les vacanciers étaient partis, les gros vendeurs avait plié bagage, mais malgré cela, il y avait un stand de chaussettes de la marque « Berthe aux Grands Pieds », une marque haut de gamme, made in France. Je connais la marque grâce à mes belles-filles qui sont fans, donc je suis allée voir et le stand était tenu par le fondateur de la marque, qui a maintenant plus de 1000 enseignes en France et beaucoup d’autres à l’étranger ! J’ai mis du temps à croire que c’était vraiment lui tellement il était déjanté ! Nous avons un peu discuté et il m’a dit en bref : « Fais ce que tu as envie de faire, ne t’inquiète pas de ce que disent les autres. » Cela m’a marquée. C’est un peu ce que m’a dit mon mari ces dix dernières années : « Fais ce que tu aimes, le reste suivra. » Il s’avère que c’est un peu vrai même pour ce que j’ai fait avant de le rencontrer aussi ! Mais j’ai la chance d’avoir l’essentiel pratique assuré donc je ne prends pas beaucoup de risques et je suis conscience que cela est un grand luxe.
Qui suis-je pour donner des conseils ?! Trouve et fais ce que tu aimes ; prends des risques mesurés ; fais-toi confiance ; n’écoute que les personnes qui te donnent encore plus de confiance en toi ; accueille la peur et les doutes, mais ne les laisse pas t’immobiliser ; construis joyeusement. 

Propos recueillis par Solenn Cosotti

Le Batz’Art à BJ, 16, Grand-Rue, 44740 Batz-sur-Mer.
Ouvert le jeudi, de 11h30 à 16h30 ; le vendredi, de 11h30 à 18h30 ; le samedi, de 9h à 12h. Contact : 06 49 43 25 42



Publié par :Solenn Cosotti

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