Photographies : Rémy Lidereau pour Etonnantes

Dorothée, as-tu toujours voulu être décoratrice d’intérieur ?
Non pas du tout ! C’est vraiment l’expérience qui m’a menée là où je suis aujourd’hui. J’ai fait une fac de droit et quand j’ai fini mes études, mes parents ouvraient un magasin de meubles et de décoration. Je me suis retrouvée à travailler par hasard avec eux et j’ai vraiment adoré ça. Quand j’étais enfant, ma mère avait déjà eu une boutique de décoration et j’en gardais de bons souvenirs. Donc j’ai aidé mes parents, je suis restée travailler avec eux pendant dix ans jusqu’à ce que l’on crée Démesure avec Jonathan, mon mari. Lui est graphiste, le dessin c’est vraiment toute sa vie, il passe son temps à dessiner. Il nous a rejoint dans la boutique familiale, il a travaillé avec nous et c’est ça qui lui a donné envie de dessiner des meubles. Dans cette boutique nous avons été confrontés aux clients et c’est là que nous avons constaté qu’il y avait une vraie demande pour le conseil personnalisé en aménagement et décoration.

Pourquoi les clients demandent-ils de l’aide ?
Parce qu’ils ont du mal à se projeter : il y a ceux qui ne se projettent pas du tout, ceux qui ont envie de tout changer mais qui sont perdus, ceux qui veulent passer à autre chose et ne savent pas vers où aller et ceux qui sont assez pointus et veulent aller vers quelque chose de différent.

© Rémy Lidereau pour Etonnantes
© Rémy Lidereau pour Etonnantes
© Rémy Lidereau pour Etonnantes

Depuis quand existe Démesure, l’agence d’architecture d’intérieur que vous avez cofondée, Jonathan et toi ?
Nous sommes dans notre cinquième année. On était tous les deux dans l’univers de la décoration et du mobilier depuis dix ans avant de monter Démesure et Jonathan avait commencé à dessiner des meubles et faire du sur-mesure à son compte. Ça s’est fait un peu par hasard car on a vraiment voulu répondre à une demande. Quand j’ai vu qu’il se mettait à dessiner et qu’il faisait des pièces uniques, moi je faisais de la distribution classique dans le meuble et j’avais une grosse demande des clients pour de la visite à domicile, des conseils personnalisés, on s’est vraiment dit qu’il fallait faire quelque chose pour réunir ce que l’on faisait tous les deux. Donc Démesure est né à ce moment-là. Jonathan dessine des meubles sur-mesure et moi je fais la partie conseil et décoration d’intérieur.

Comment vous répartissez-vous les rôles au sein de l’agence ?
Jonathan est vraiment designer, il fait les dessins, la conception et moi je fais la partie couleurs, agencement mais on travaille tous les deux ensemble sur chaque projet. Lui n’aime pas voir ce qui se fait autour, suivre les tendances, il veut créer sans regarder tout cela et moi je fais tout l’inverse, j’analyse les attentes du client, je définis un style.

Que vous apportez-vous mutuellement au-delà de la complémentarité de vos activités respectives ?
Oui on est très complémentaires, c’est vrai. Parfois il ne prend pas assez de recul quand il se lance sur son dessin, je reviens alors très souvent sur le besoin du client et je le recentre pour aboutir à des dessins qui correspondent vraiment aux attentes des clients.

© Rémy Lidereau pour Etonnantes
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Ce n’est pas difficile de travailler avec son mari ?
On est habitués ! Ce n’est pas évident tous les jours mais c’était un choix. Quand j’étais étudiante, on travaillait déjà ensemble sur des marchés. J’ai commencé toute seule en vendant des bijoux et ensuite Jonathan m’a rejointe en vendant des aquarelles même si ce n’était pas très rentable pour un job d’été… Donc on a fini par proposer des tatouages au henné. On a imprimé un book, on a acheté du henné et on a fait ça pendant deux ans ! On a commencé à bosser ensemble sur les marchés, ce qui n’est pas toujours facile : il faut se lever tôt, se battre pour avoir sa place, c’est un autre monde… Ensuite on a travaillé tous les deux dans le magasin de mes parents et on s’est dit qu’on pouvait y arriver ! Donc c’est devenue une habitude de travailler ensemble. Pour Démesure on s’est vraiment posé la question mais c’était aussi un choix de vie par rapport à notre vie personnelle et à l’équilibre que l’on souhaite avoir entre notre vie de famille et notre travail. Forcément en travaillant en couple le travail déborde sur la vie de famille, mais nous avons aussi la souplesse de pouvoir partager les tâches au travail comme à la maison : si c’est moi qui vais chercher les enfants à l’école, Jonathan gère ce qu’il faut faire pour le boulot.

Vous arrivez à déconnecter une fois rentrés à la maison ?
Non c’est difficile. Le week-end on arrive à couper mais on se force à ne pas répondre au téléphone, on s’interdit de regarder nos emails. J’arrive à couper pendant le week-end et les vacances mais pas pendant la semaine. En plus je me laisse cette liberté de pouvoir aller chercher mes enfants à l’école ce qui fait que je travaille beaucoup le soir une fois qu’ils sont couchés. C’est une fausse liberté mais c’était un choix !

Comment te nourris-tu en tant que décoratrice d’intérieur ? Qu’est-ce qui t’inspire ?
Jonathan lui, n’aime pas du tout regarder ce qui se fait autour car il a cet œil au niveau des matières, des couleurs, de l’équilibre des proportions. Moi à l’inverse j’aime beaucoup les inspirations telles que celles que l’on peut découvrir au salon Maison & Objet, même si depuis dix ans que l’on y assiste il n’y a plus trop d’effet de surprise. On essaie alors de trouver des choses qu’on ne voit pas forcément dans ce salon car on veut proposer des choses différentes, qui ne suivent pas les tendances. Je regarde ce que font de plus petites marques que je trouve originales. On peut flasher sur un produit et on essaie alors de faire des choses qu’on ne voit pas ailleurs. J’essaie de ne pas être trop influencée par les tendances mais comme pour les clients, j’illustre nos propositions avec Pinterest, je suis quand même pas mal bercée par les inspirations que l’on trouve sur cette plateforme, même si je trouve que c’est un peu tout le temps la même chose…
En fait on aime proposer « la » petite touche couture qui se révèlera dans nos meubles, comme un détail à l’intérieur d’une veste. Je trouve que c’est là que l’on voit la différence dans les meubles sur-mesure. C’est la même chose dans les intérieurs que l’on propose : on ne fait pas des intérieurs blancs mais avec toujours un détail de couleur, comme sur un meuble pour cuisine que l’on a fait où l’on a revêtu de cuivre, l’intérieur des étagères. Pour nous les meubles c’est vraiment de la création, on a envie qu’il y ait ce détail qui fasse la différence.

© Rémy Lidereau pour Etonnantes
© Rémy Lidereau pour Etonnantes
© Rémy Lidereau pour Etonnantes
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Comment réalises-tu les planches tendance que tu vas proposer à chaque client ?
C’est vraiment un travail d’inspiration. D’abord je définis le style du client et le style de la maison en essayant de capter la sensibilité du client, du lieu et déterminer l’âme de l’espace à partir de ça.

Et comment parviens-tu à déterminer le style d’un client ? 
Je pose beaucoup de questions ! On a des relations assez proches avec nos clients car on les questionne sur leur mode de vie, sur leur quotidien car tout va partir de la fonctionnalité : comment va vivre une pièce, est-ce que la cuisine va être centrale, etc. Mais c’est hyper intéressant et ça vient naturellement, c’est du bon sens pour moi. Ensuite pour le style, je pense que les personnes qui viennent vers nous aiment le mobilier assez épuré que l’on fait. On définit alors un style que l’on va ensuite illustrer avec Pinterest pour que le client puisse se projeter, avoir des exemples, de temps en temps on partage un tableau Pinterest avec les clients eux-mêmes. Et ensuite sur cette base de style il nous arrive de faire des modifications mais on ne change jamais de style.

C’est déjà une réussite de réussir à déterminer du premier coup le style qui plaira au client !
Oui c’est vrai, mais c’est notre métier ! On prend le temps, on va chez le client même quand c’est du neuf et je trouve que définir le style se fait assez facilement finalement.

Tu parlais du style des meubles que vous créez mais y a-t-il également un style Démesure quand vous faites de l’agencement ou de la décoration ?
Je ne me suis jamais posée cette question ! Sur l’ambiance peut-être car j’adore la couleur, mettre des teintes, travailler sur la mise en valeur des murs avec du papier, des couleurs.

Pourquoi les clients choisissent-ils votre agence selon toi ?
Parce qu’on a une approche différente. On va vendre des meubles sur-mesure mais avec une approche de conseil, du début à la fin. Et le conseil ne va pas forcément de pair avec le sur-mesure !

© Rémy Lidereau pour Etonnantes
© Rémy Lidereau pour Etonnantes


Qui réalise les créations que vous dessinez ?
On travaille avec différents artisans et on a un atelier au Portugal où l’on fait tout fabriquer. On était hyper heureux de trouver un atelier qui accepte de faire des pièces uniques. Nous faisons le dessin 3D avec tous les détails et l’atelier refait le dessin pour la machine. On souhaite vendre du meuble design en direct aux particuliers et en France malheureusement c’est inabordable. Comme on a dix ans d’expérience dans le mobilier, on connaît les tarifs, on a une gamme de prix qu’on ne veut pas dépasser alors que l’on propose du design et du sur-mesure. Par exemple notre meuble bar coûte 2000 euros alors qu’il s’agit d’une pièce unique. Cela est possible parce qu’on n’a aucun intermédiaire, ce qui est rare. En général pour les marques de mobilier, il y a le designer, la marque, le magasin distributeur donc au moins trois intermédiaires. Mais tout ça est assez compliqué à expliquer car les gens ne comprennent pas forcément. Pour nous c’était important de travailler avec un atelier familial, qui n’ait aucune limite technique.

© Rémy Lidereau pour Etonnantes
© Rémy Lidereau pour Etonnantes
© Rémy Lidereau pour Etonnantes



Qu’est-ce qui intervient en premier lorsque vous imaginez une pièce ? L’agencement ou le mobilier ?
D’abord l’agencement : on réfléchit à ce qui est logique de faire pour l’installation de la pièce et ensuite on dessine le mobilier. On propose des solutions que l’on pense en amont et c’est pour ça que l’on aime être à deux sur chaque projet. On se questionne entre nous et quand on présente le projet aux clients, nous avons déjà les réponses aux questions qu’ils nous posent ! C’est pour ça que l’on revoit rarement notre copie, c’est qu’on s’est déjà questionnés nous deux, on s’est déjà battus ! Parce qu’on n’est jamais d’accord avec Jonathan !

Pourquoi ?
Je ne sais pas ! Je pense que c’est notre esprit de contradiction à tous les deux. Parce qu’au final on arrive toujours à prendre une décision qui nous convienne à tous les deux.

En quoi juges-tu qu’une réalisation est réussie au-delà de la satisfaction du client ?
Déjà ce qui nous plaît c’est de voir un dessin produit. Au début le meuble n’existe que sur un bout de papier et quand on le voit réalisé c’est Noël à chaque fois ! C’est toujours hyper conforme à ce que l’on a dessiné, il n’y a pas de mauvaise surprise. Mais pour moi un projet réussi c’est vraiment un projet qui plaît au client et qui soit facile à vivre. On fait du design mais confortable. 

Est-ce que Démesure a vocation à devenir une marque de mobilier ?
Oui c’est une très bonne question. Là on en est à se dire qu’on aimerait valoriser un peu plus nos meubles. Comme on a quand même un certain nombre de dessins de pièces fortes que nous avons réalisées et qui nous plaisent, on aimerait en faire un vrai catalogue et pouvoir distribuer les pièces sous la marque Démesure ou peut-être même une marque différente. L’idée serait de proposer du mobilier qui ne serait pas du sur-mesure pur mais du mobilier personnalisable avec un choix de couleurs et de dimensions à partir d’un dessin existant.

© Rémy Lidereau pour Etonnantes


Quelles sont vos ambitions pour votre agence ?
Faire ce catalogue de meubles justement pour proposer du mobilier au-delà d’un projet d’aménagement. Avoir un catalogue avec des gammes et des collections définies, serait vraiment intéressant. Et ensuite peut-être se développer et avoir quelqu’un en plus avec nous pour les dessins, notamment pour les projets de cuisine, mais on a du mal à se lancer sur ce point car on aime tout faire et c’est très dur de déléguer !

Combien de chantiers menez-vous en parallèle ?
Entre ceux qui vont être livrés, ceux qui sont en phase de fabrication et ceux qui vont être dessinés, cela fait une dizaine de clients en même temps.

Pour moi un projet réussi c’est vraiment un projet qui plaît au client et qui soit facile à vivre. On fait du design mais confortable.

Dorothée Paquereau, décoratrice d’intérieur


Combien de temps dure un projet entre la première rencontre avec le client et la livraison ?
C’est long parce qu’il y a souvent une grande réflexion en amont : lorsque l’on présente un projet au client, on lui laisse toujours au minimum quinze jours pour réfléchir à notre proposition. Donc déjà pour chaque projet, c’est au moins un mois de réflexion entre le premier rendez-vous et le projet définitif. Et en moyenne, du premier rendez-vous à la livraison, c’est entre quatre et six mois car nous avons deux mois de délai une fois que la fabrication est lancée.

A ce jour, es-tu satisfaite de ton activité ?
Oui mais il ne faut rien lâcher. Le plus dur pour nous est d’expliquer ce que l’on fait. Pour ça le bouche-à-oreille est parfait car une fois que l’on a fait un projet chez un client, il a compris notre façon de travailler. Pouvoir expliquer à ceux qui ne connaissent pas ce que l’on fait est le plus difficile :  expliquer que l’on travaille des pièces uniques, sans intermédiaire et ainsi que l’on arrive à garder des prix intéressants, pour moi c’est la plus grande difficulté. Maintenant, avec l’ancienneté et le bouche-à-oreille on arrive à avoir un flux qui se fait naturellement.

© Rémy Lidereau pour Etonnantes
© Rémy Lidereau pour Etonnantes
© Rémy Lidereau pour Etonnantes

Le fait de travailler en duo et d’être un binôme complémentaire marque-t-il votre différence par rapport à d’autres agences ?
Oui je pense car souvent les décoratrices sont seules. Après on se partage les tâches pour ne pas être tout le temps à deux mais c’est vrai que pour les premières recherches de projet à proposer au client, on aime les faire à deux. Ça c’est important pour nous car on ne va pas percevoir les attentes du client de la même façon. Mais c’est vrai que le plus dur pour nous c’est de se définir. Surtout pour moi qui n’ai pas de formation dans ce domaine et qui suis venue à cette activité par l’expérience.

Ce qui est une bonne formation aussi ! Tu penses qu’un diplôme est nécessaire pour être légitime ?
Non les clients ne nous demandent jamais ça mais c’est plus par rapport à la profession que l’on va avoir ce genre de questions. Quand on fait les salons où d’autres créatrices nous demandent ce que l’on fait, ce que l’on a fait comme études… Pour moi, nous sommes des créateurs et je veux vraiment que l’on se revendique comme tels.  

Tu te sens alors en permanence obligée de te justifier par rapport à la profession ?
Oui par rapport à la profession mais pas par rapport aux clients. Mais pour moi c’est le fait d’avoir de l’expérience qui est le plus important. Par exemple pour analyser le client, je n’arriverais même pas à expliquer comment je fais, c’est vraiment inné et l’agencement est du bon sens. On pourra me dire ce que l’on veut sur les techniques, que je connais d’ailleurs, sur le feng-shui et autres mais cela reste du bon sens. Il existe plein de techniques que l’on applique naturellement, sans théoriser ! En effet, on ne va pas mettre un meuble derrière une porte, ce n’est pas une question d’être feng shui mais seulement que ce n’est pas pratique ! En revanche c’est vrai qu’il y a des clients qui n’ont pas l’esprit pratique et j’arrive maintenant à me mettre à leur place car il y a énormément de personnes qui n’arrivent pas à se projeter dans un intérieur et n’ont pas d’idées d’aménagement. Les agents immobiliers disent que seulement 20% des gens arrivent à se projeter dans l’espace. Mais nos clients viennent nous voir surtout parce qu’ils n’arrivent pas à avoir d’idées pour leur aménagement. On leur donne alors une ligne directrice mais on veut avoir leurs avis, on veut savoir ce qu’ils aiment car je ne veux surtout pas leur proposer une page de catalogue.

© Rémy Lidereau pour Etonnantes
© Rémy Lidereau pour Etonnantes
© Rémy Lidereau pour Etonnantes
© Rémy Lidereau pour Etonnantes

Qu’est-ce qui te plaît dans ton activité ?
Ce que j’aime c’est d’être avec les clients, faire des choix. Ce que j’aime le moins c’est de faire les devis, les factures ! Paradoxalement on croit que les juristes sont des gens cadrés, ordonnés mais c’est tout ce que je ne suis pas ! Mais ce que j’aime vraiment, et c’est pour cela qu’entreprendre était évident pour moi, c’est le côté multi-casquettes que l’on a. Chaque jour est différent, on ne fait jamais la même chose. C’est un peu plus dur à la fin de la semaine quand on voit que toutes les choses que l’on avait listées n’ont pas été faites… Mais je passe ma vie avec des « to-do » listes. Le plus dur c’est de réussir à tout faire dans un temps imparti.

© Rémy Lidereau pour Etonnantes

Retrouvez les créations de Démesure
Sur le site internet : démesure.fr
Et le compte instagram :
@demesure_design

Publié par :Solenn Cosotti

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